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jeudi 25 août 2011

Jules Smirgel, peintre réaliste...

J'ai croisé la psychanalyste Jeanine Chasseguet-Smirgel toute ma vie. Nous vivions dans le même immeuble. Mais je n'ai appris à la connaître que deux ans avant sa mort, lorsque j'ai commencé à travailler pour elle. C'est à cette occasion que j'ai découvert les toiles de son père, emmagasinées dans son immense appartement sombre et baroque, entre ses livres et ses œuvres d'art. Tout ce que je sais de son père, le peintre Jules Smirgel, je le tiens directement d'elle, de nos conversations tard le soir dans sa bibliothèque. Voilà ce qui explique que je présente le père en commençant par parler de la fille.

Cette petite notice, que j'ai publiée sous une forme plus impersonnelle, succincte et sobre dans une encyclopédie en ligne, vise donc à présenter le peintre réaliste Jules Smirgel, et à remettre son œuvre à l'ordre du jour. Tous deux sont restés intimistes par la force des choses, parce que gardés comme un trésor dans la mémoire et le patrimoine familiaux.

" Les mots sont faits de souffle " disait Shakespeare. Je souffle un peu alors... fffff... quelques mots pour soulever la poussière qui est tombée sur cet homme et son œuvre.

Qui était-il ? Jules Smirgel (ou Smirguel, l'orthographe varie), était un peintre réaliste français du XXe siècle, originaire d'Europe centrale. Ne le cherchez dans les moteurs de recherche. L'homme était discret de son vivant, il l'est resté dans la mort. Sa visibilité webiatique est nulle. J'ignore quand il est né, ou quand il est mort. J'ignore même où il a vécu exactement avant d'atterrir à Paris. Je sais juste que Jules S. avait de la famille en Europe centrale. Sa fille m'a souvent parlé de ses vacances là-bas. Marié, ingénieur de formation, je sais qu'il était très attentif à l'éducation de ses enfants. Et surtout, je sais que Jules S. était de confession juive; juif non-pratiquant et volontairement assimilé. Sa fille a été éduquée mordicus hors de la religion juive, et n'a redécouvert sa judaïcité qu'à l'âge adulte.

Sa vague judaïcité, ce détail ! n'a son importance - capitale ! - que parce que Jules S. est né dans la première moitié du XXe siècle. Être juif a conditionné son destin pour l'essentiel. Il a du enjamber la Shoah. Une immense partie de sa famille a été décimée pendant la Seconde Guerre mondiale, victime des déportations, de la misère et des persécutions antisémites.

 Jules S. lui-même n'a pas échappé à la grande tempête. Il a été déraciné, aspiré par le bas, par ses racines. Il s'est redécouvert totalement juif, et a perdu son emploi d'ingénieur avec les mesures antisémites des années 1940. Il est alors entré alors dans la clandestinité avec sa famille. Sa fille Jeannine évoquait en souriant, bien des décennies plus tard, les contrôles auxquels son père et elle ont échappé alors qu'elle était enfant (dans les grande gares parisiennes notamment), la complaisance de tel policier français qui lui avait sauvé la vie, etc. Souvenirs d'enfance...

Les difficultés économiques et sa situation précaire ont poussé Jules S. à se rabattre sur ses pinceaux. Brossant auparavant les toiles par amour du geste, il a intensifié son activité de peintre et a commencé à vendre ses toiles pour subvenir aux besoins de sa famille. L'amateur timide s'est lancé. On ose tout en période de crise ou de disette ! On se découvre un culot incroyable ! La misère et la faim font naître des vocations et révèlent les artistes. Après la guerre, le talent aidant, il a poursuivi ses activités artistiques et s'est professionnalisé de fait.

Je ne sais rien de la formation artistique de Jules S., mais si je j'analyse bien ce que je sais de lui, il est probable qu'il ait appris à peindre en autodidacte, étant préalablement féru d'art. Après tout, l'école n'est-elle pas plus ou moins la même pour tous ? Renoir disait : " On apprend à peindre dans les musées. "

La plupart de toiles de Jules Smirgel sont des paysages ou des natures mortes, peintes à l'huile. Il a laissé des portraits, parfois incrustés hors échelle dans ses natures mortes, ce qui donne un trait tout à fait bizarre et naïf à ces toiles, mais vraiment charmant et osé, quelque chose comme du Dali dans une nature morte classique. Variant les techniques, il a aussi laissé quelques dessins surprenants au fusain, parfois en grands formats, et quelques ébauches au crayon sur toile blanche qui nous donnent des indices sur sa façon très géométrique de " composer ". Un grand nombre de ses toiles ont été exposées aux Salons de la Peinture Réaliste pendant les années 1970 (j'ai vu personnellement les feuilles d'exposition de ses toiles pour celui de 1978). J'ignore les dimensions de l'ensemble de l'oeuvre : combien de pièces en tout ? Qui les possède ? Les dates de la première et de la dernière composition ? Tout renseignement est le bienvenu. Ses tableaux sont systématiquement signés, et l'autographe est facilement lisible.

Sa fille avait conservé un grand nombre de ses tableaux, qui avaient, en plus de leur valeur marchande, une grande valeur sentimentale à ses yeux. Elle avait probablement hérité de lui son amour du beau et des tableaux. Son appartement en était plein, et sa vaste bibliothèque recélait de bouquins incroyables sur la peinture et les peintres. On peut par ailleurs supposer que l'activité artistique de son père l'avait inspirée ou influencée dans ses recherches psychanalytiques sur l'activité symbolique dans la pensée, l'art et la créativité (Pour une psychanalyse de l'art et de la créativité, Payot-Rivages, Paris, 1971 ; Éthique et esthéthique de la perversion, Seyssel, Champ Vallon, 1984 ; Creativity and perversion. London 1984 et Le corps comme miroir du monde, PUF, 2003)

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